Anne Sophie Morelle par Simon du Chastel

Avant de parler de la sculpture de parler de la sculpture de madame Anne Sophie Morelle permettez-moi de vous parler du milieu artistique qui entourait l’artiste.

Au centre il y avait le baron Franz de Voghel qui a rendu d’énormes services à la fondation Roi Baudouin, et  fonda Europalia, homme des finances aussi.Il parvenait, par sa forte  personnalité et sa grande sensibilité de collectionneur avisé à soutenir le milieu, entre autres, des « animistes »

Parmi eux il y avait le peintre, le sculpteur et le littéraire Albert Dasnoy qui, entre autre, chaque semaine parlait à la radio durant 20 minutes d’une œuvre d’art qu’il détaillait non pas en la situant dans l’histoire mais en parlant de son contenu spirituel et des formes qui l’exprimaient.

Il y avait aussi dans le groupe Charles Leplae sculpteur, réalisant surtout des nus, d’où émanait une grande tranquillité qui donnait à ces pièces un espoir de longue vie d’admiration comme c’est le cas dans l’art Grec. Citons aussi Pierre Caille, Paul Hasaert et son frère Luc, Paul Delvaux. Le sculpteur Anne-Sophie Morelle a été influencé par cet esprit du groupe « Animiste » où prédominait l’expression, en peinture et en sculpture, de la vie intérieure.

Les visages de ces sculptures sont solennels, très dignes, n’utilisent pas le sourire qui nous met dans une relation qui peut aller jusqu’à la séduction qui est une aventure très précaire, tandis que de visages sérieux émanent une dignité et une espérance d’éternité.

Ses sculptures d’enfants ont déjà un visage empreint d’expériences et de réflexions proche de celui d’un jeune homme. Ces visages sont implantés  dans des corps très effilés, nus ou revêtus d’une toge dont la matière est plutôt proche de certaines écorces de troncs d’arbres.

Il y a chez elle, un rapport très étroit, familial entre l’animal et l’homme, l’animale est homme.

Dans l’œuvre d’Anne- Sophie Morelle certains de ses personnages sont aussi proches de l’androgynat qui existait depuis très longtemps en Afrique surtout, au Congo et au Nigeria. Dans bien des pays d’Afrique les hommes et les femmes qui par l’âge vivent au-delà du « désir » ont des grands rôles à jouer dans leurs villages, devenant sages, équilibrés, sans passions dévoratrices devenant juges, porteurs de la tradition, parfois des guérisseurs et faisant régner la paix dans leurs territoires. Ceux-ci nous renvoient d’avantage à des portraits « d’âme » qu’à des images purement masculines ou féminines. Pour Morelle, masculin et féminin, tel le ying et le yang, se mêlent en nous sans désir de pouvoir mais bien dans l’instinct d’un plus bel équilibre.

Dans son style Anne- Sophie Morelle utilise avec de l’authenticité le langage qui lui convient aux nombreux thèmes qu’elle traite. Ces personnages reflètent des formes humaines et, d’autres fois le corps humain a une écorce ou, encore, une figure tendre qui émane d’un corps trituré par ses doigts avec une certaine violence spontanée où tout est loin d’être gratuit mais au contraire significatif.

Ces œuvres en bronze conviennent bien sûr à l’intérieur d’une maison mais encore, me semble-t-il, plus spécialement pour des jardins où elles sont intégrées à la nature et dans les parcs publics de la région de Bruxelles Capitale. Elles peuvent nous nourrir spirituellement tous les jours car leurs messages, comme le disait Albert Dasnoy, sont inépuisables et nous donnent de l’énergie et l’espérance de dépasser « nos nœuds » qui, heureusement, sont source de nos créations, comme il le disait.

Parcourons à présent l’exposition dans la vaste galerie "Arthus" à Bruxelles.

Dès l’entrée le visiteur est interpellé par un bronze représentant un enfant accroupi sur le sol  au visage d’une jeunesse épanouie et à la peau lisse. Il est drapé d’une toge proche d’une écorce de chêne. La texture de cette tunique est rude et y apparaissent les doigts de l’artiste creusant la glaise avec vigueur, décision et rapidité du geste qui donne force à la sculpture. On sent que tous les gestes sont justes et maîtrisés et sont le fruit d’un projet longuement médité au préalable. L’artiste dit d’elle-même « chercher, évider, se concentrer et vouloir ».

Cette façon de travailler, après une méditation en partant du façonnage d’un pied de statue pour élever un corps parfois mince, parfois courbé vers l’arrière et terminer la sculpture par une tête dont les yeux sont fermés où entrouverts et dont  la forme de la bouche également et légèrement entrouverte donne, à la tête ce regard intérieur.

C'est, à ce moment que transparaît la notion de l’âme et le sacré millénaire : une nourriture extrême.

Une autre sculpture retient notre attention : intitulée « le drapé », terme  qui convient à la démarche intemporelle des  besoins de l’homme de se couvrir pour lutter contre le froid, résister aux coups des combats tant entre hommes qu’avec les animaux et dont ils se couvraient de la peau après les avoir tués.

A  propos des animaux Anne-Sophie Morelle nous dit aussi qu’il y a complicité, symbiose, comme dans la sculpture  « Cheetah . L’enfant et le guépard ne font q’un, ils reposent l’un contre l’autre, se protègent, veillent. D’une même terre ils prennent racine pour s’ériger. C’est là aussi que l’ex-libris de son grand-père :  « des racines vers le ciel » à laissé sa trace.

La « Femme loup » se précipitant, jambes écartées et tête en avant fonçant vers nous. Son corps surgit d’un tas de branches déjà léchées par le feu. Elle ne reculera pas, son instinct la mène. Cet oeuvre nous révèle notre proximité intérieure que nous avons avec le monde animal.

A côté de cette possibilité de violence que l’homme a toujours eue et que dans nos sociétés de droits, l’on essaie de contrôler, Anne-Sophie Morelle a aussi le sens de la fraternité, de la présence mutuelle réconfortante apaisée et onirique que l'on retrouve dans les sculptures intitulées « Un soir un jour », « Tendre et fragile » et « Résonances ». Elles se situent dans un monde au-delà du désir mais proche de la confiance venue du monde animal jusque chez nous telle une source de dialogue qui nous conduit parfois à l’amour et rend les corps  légers, confiants, sereins jusqu'à l'enlacement dans une espérance d’états de paix et de liberté, pour nous  dit Anne-Sophie, « en finir aux limites de soi » ...

Ce message nous est transmis par l'artiste Anne-Sophie Morelle.  Il nous donne l’espérance d’une communication avec le « sacré » dans son aspect irrationnel donc en partie indicible, ébranlant, mais aussi sublime au de-là des mots et que l’Art a permis de transmettre.